Pour public averti (ce livre contient des scènes de violences)

Résumé :

 

Katarzyna est à l’aube de son cinquième anniversaire lorsque son existence bascule dans l’horreur : elle assiste, impuissante, à la mise à mort de sa mère…

Sa vie aurait dû être vouée au bien, mais un tel drame peut-il modifier le cours de son histoire ?

Sa souffrance est intense, sa colère immense et elle réclamera vengeance…

Cependant, peut-elle réellement mener sa vendetta sans être happée par les ténèbres ?

Jusqu’où peut-on aller avant de rejoindre le point de non-retour ?

 

Katarzyna apprendra à ses dépens qu’il y a toujours plus puissant que soi, et qu’il faut souvent s’attendre à subir les conséquences de ses actes…

Chapitre  1

 

Dix ans plus tard,

 

 

 

Il avait deviné son jeu, elle avait eu un mal fou à le trouver. Bon sang, il était plus coriace que les autres ! Pourtant, elle n’en était pas à son coup d’essai.

Il courait, courait pour sa vie, encore et toujours plus vite, à travers le bois qui jouxtait sa propriété. Essoufflé et à bout de force, il lutta pour parcourir les derniers mètres qui le séparaient de la maison, et vu son âge – la cinquantaine – et sa pratique régulière de sport – une séance de golf, un week-end sur deux – c’était un miracle qu’il soit arrivé jusqu’ici. Mais il ne parvint pas à franchir la limite du bois.

Elle l’avait rattrapé, et d’un mouvement rapide de la main, le projeta une dizaine de mètres en arrière. Il voulut hurler, mais elle se précipita vers lui, l’envoyant, par la même occasion, se fracasser le dos contre un grand chêne.

— insŭla*, murmura-t-elle. (*Isoler)

— Que viens-tu de dire, sale sorcière ? beugla l’homme.

Un rire machiavélique résonna dans le calme de la forêt, à vous glacer le sang.

— Tu peux hurler autant que tu veux, personne d’autre que moi ne pourra t’entendre.

Elle lâcha l’homme et s’éloigna de quelques pas. Il voulut profiter qu’elle ait le dos tourné pour s’enfuir, mais il ne parvint pas à se détacher de l’arbre, il était comme ligoté. Pourtant, rien de visible ne le retenait…

— Que vas-tu me faire ? Tu vas me torturer, comme tu l’as fait aux autres ? Tu peux reproduire ce que l’on a fait à ta mère, cela ne changera pas ce que je pense : que vous n’êtes qu’une sale race qu’il faut exterminer ! Je réitérerais mon geste si l’occasion se présentait !

— Alors, tu sais qui je suis, lui répondit-elle avec le sourire. Très bien, passons donc aux choses sérieuses.

Elle se remit face à lui, puis avança lentement. Plus elle se rapprochait, plus on pouvait lire la haine sur son visage.

D’une pichenette, les bras de l’homme se retrouvèrent pris au piège autour de l’arbre, lui laissant le champ libre vers sa poitrine, qu’elle cisailla profondément, le faisant hurler de douleur.

Elle le regarda ensuite, droit dans les yeux, avec un air compatissant.

— cĭcātrīco* ! chuchota-t-elle doucement. (* cicatriser)

La plaie arrêta soudainement de saigner. Il se statufia sur place, figeant ses traits dans une mine de terreur. Il connaissait la suite des évènements pour y avoir participé, et souhaita de tout cœur un miracle qui lui épargnerait toute cette souffrance.

Elle l’enlaça, comme si elle étreignait une poupée fragile, puis lui brisa les os des doigts, phalange après phalange, prenant tout son temps. En plus des délicieux cris de douleur qui émanait de sa victime, les traits de ce dernier était déformé par la souffrance. Quand elle le vit, elle approcha son doigt d’une des gouttes de sueur qui perlait sur son front, et le lécha, puis éclata de rire.

— J’adore ta peur, c’est enivrant !

Elle jouissait du mal qu’elle lui faisait subir. Plus il souffrait, plus elle en redemandait. Cela agissait sur elle avec mille fois plus d’intensité que la plus forte des drogues !

— Frangere brachium* ! (*Briser un bras)

Il sentit alors tous les os de son bras se briser. Il hurla comme jamais. Elle réitéra ensuite l’opération pour ses trois autres membres.

Reculant de quelques pas, et faisant le tour de l’arbre, Kasia laissait s’écouler quelques secondes pour laisser le temps à la douleur de s’estomper quelque peu avant le prochain round…

Lorsqu’il faillit perdre connaissance, elle lui jeta un ultime sort pour qu’il reste conscient jusqu’à la dernière seconde, quoi qu’il arrive.

— restat Conscientia* ! (*reste conscient)

Le visage de l’homme fut soudain dénué de toute expression, mais dans son regard, c’était autre chose…

Elle retira l’incantation qui empêchait sa blessure de saigner, et il sut que son heure était enfin arrivée. Alors, elle s’éloigna de quelques pas, puis elle se retourna brusquement, et tendit sa main droite devant elle.

— răpĭĕre ! cria-t-elle, déterminée et haineuse. (*enlever)

Alors, l’homme se figea sous l’intrusion : quelque chose empoignait son cœur. Il sentit les battements ralentir, puis cesser, il était pourtant toujours conscient.

— Pour ma mère, que tu as sauvagement tuée !

Elle leva alors le bras en l’air avec le cœur dans la main, sans avoir bougé de place. Il était maintenant bel et bien mort…

En pleine contemplation de cet organe sanglant, elle eut un moment d’absence. Puis un dégoût haineux prit possession de ses traits.

— C’est ton espèce qui devrait pourrir en enfer ! gronda-t-elle.

Elle s’avança alors vers la maison de sa victime, laissant tomber le cœur sur le seuil et s’évapora.

 

Dix ans. Dix années s’étaient écoulées depuis le pire jour de sa vie. Dix victimes. Encore treize à trouver, et à tuer…

Ils allaient tous payer, elle s’en assurerait.

Les mois s’étaient écoulés depuis sa dernière victime, et une nouvelle année scolaire débutait. Elle avait d’ailleurs repéré depuis peu l’un des anciens amis de sa mère. Il avait voulu être plus malin que les autres : pensant que jamais elle ne songerait à ratisser le Nord, il était resté dans sa région natale. C’était bien pensé, elle dut se l’avouer, mais il n’avait pas pris en compte sa détermination de venger sa mère, quoi qu’il lui en coûte.

Elle ne se souvenait plus trop de son nom. André ? Didier ? Qu’importe ! Elle allait lui régler son compte. Il était devenu directeur d’un pensionnat pour lycéen : en plus, il lui facilitait la tâche ! Il serait aisé de s’approcher de lui, elle avait quinze ans après tout, se mêler aux autres serait un jeu d’enfant.

Tel était donc l’objectif à atteindre : se créer une fausse identité, s’immiscer dans cette école, et tenir trois semaines avant de pouvoir le tuer.

— Bon sang, cette attente sera un vrai cauchemar !

 

Une semaine s’était déjà écoulée et elle n’en pouvait plus d’attendre. Tous ses muscles se tétanisaient lorsqu’elle croisait le directeur. Monsieur André Lafasse.

La dernière fois qu’elle l’avait vu, elle se trouvait devant son casier et s’était tellement cramponnée à la poignée, qu’elle l’avait brisée sous la force de ses doigts.

Cela ne pouvait plus durer !

Il lui fallait une distraction, elle était en manque, elle devait le tuer ! Mais il fallait qu’elle patiente encore, l’anniversaire de la mort de sa mère n’était que pour dans deux semaines, le temps n’était pas venu…

Ces derniers jours lui avaient permis de cerner ses « camarades » de classe. Ils étaient tous gentils, tous mielleux à en vomir.

Néanmoins, elle avait repéré, dans le lot, un garçon solitaire qui dégageait une aura étrange. Il n’avait pas sympathisé avec les autres, il était même l’exclu du groupe. Durant une fraction de seconde, elle voulut savoir pourquoi, mais elle se ravisa très vite.

« Ce n’est qu’un humain, aussi banal que les autres, il ne mérite pas que je me préoccupe de sa condition. »

Elle n’y avait plus repensé depuis…

 Jusqu’à cet instant précis, deux jours plus tard, alors que les cours étaient terminés depuis longtemps. Elle stoppa net ses pas au détour d’un couloir et se plaqua contre le mur.

— ēvănesco*, chuchota-t-elle, la paume des mains contre son crâne. (*disparaître)

À présent sûre de ne pas être vue, elle pencha la tête pour voir ce qu’il se passait dans le couloir adjacent.

Le solitaire se faisait malmener. Il était acculé contre son casier et ne pouvait s’enfuir, tel un chiot face à une meute sauvage.

Il prononça quelque chose qu’elle ne put entendre, mais elle vit très clairement la secousse que ses ravisseurs eurent à ce moment précis.

— La petite tapette essaie de nous jeter un sort ? Tu n’es qu’un bon à rien, c’est lamentable ! grogna le blond.

— Je vais lui faire sa fête à ce connard ! hurla un grand baraqué.

La victime rougeoyait à présent de colère. Il leva la main, tout en fixant monsieur muscle, mais le grand blond bloqua son bras violemment contre la porte de métal.

— Mais c’est qu’il continue, ma parole ! Tapette, et maintenant sorcier ! Franchement, t’es pas gâté !

Le blondinet commença alors les hostilités en lui enfonçant le poing dans le ventre. Leur victime se laissa glisser au sol sous le coup de la douleur. Deux de ses bourreaux le saisirent et le relevèrent en le maintenant bien en place, pendant qu’un autre lui assénait deux coups supplémentaires.

Comme le garçon n’arrivait pas à avoir le dessus sur ses assaillants, Kasia en avant vite conclu qu’il n’était qu’un initié. Cependant, une chose la chiffonnait :

« Mais où est donc passé son parrain ? » fulminait-elle en pensée.

Elle ne put rester stoïque plus longtemps : cela en était trop pour Katarzyna, elle se devait d’intervenir : on ne touche pas aux siens !

— Foutez-lui la paix ! hurla-t-elle clairement, tout en avançant vivement, annulant ainsi son invisibilité.

La menace qui planait dans sa voix aurait dû les alarmer, mais le « sexe faible » ne pouvait rivaliser face aux brutes de l’équipe de sport du bahut.

Ils se retournèrent, de concert, et ricanèrent face à cette tentative d’intimidation.

— Tu veux te joindre à lui, peut-être ? Tu n’as pas de chance ma belle, c’est un PD ! À moins d’avoir une queue bien cachée, tu perds ton temps ici !

— Si c’est un homme que tu veux, poursuivit le blond prétentieux, je peux m’occuper de toi, mignonne !

La suite aurait été toute tracée, pour n’importe quelle fille (pauvre enfant), mais c’était Katarzyna qui était en face d’eux…

Ses yeux s’embrasèrent soudain, ôtant tous sourires à ses agresseurs.

— Quoi, toi aussi, t’es sorcière ? Dommage, t’étais bien foutue !

Mais elle ne répondit rien.

D’un simple geste de la main et d’une incantation brève, elle se contenta de les envoyer rencontrer le mur du fond – à plus de dix mètres, à vue d’œil – et ignora complètement leurs cris de surprise et de douleur. Cris qui ne durèrent pas, car ils furent tous balancés contre le mur à nouveau, et sombrèrent dans l’inconscience.

Le jeune garçon ne se sentit qu’à moitié soulagé, ne sachant pas à quoi s’attendre de cette sauveuse au regard effrayant.

— Merci ! Merci infiniment de m’avoir sauvé de ces sauvages ! Je ne sais pas ce qu’il serait advenu de moi si tu n’avais pas croisé mon chemin.

Un silence lui répondit, en même temps qu’un frisson le parcourut, de haut en bas. Cela le stressait encore plus. Pourquoi restait-elle là, plantée devant lui, sans bouger et sans prononcer le moindre mot ?

Elle l’examinait, simplement. Et au vu de la facilité qu’elle avait eu à maîtriser les cinq types, il valait mieux qu’il la laisse faire.

Et au bout de deux longues minutes, elle se décida enfin à lui adresser la parole.

— Tu es un initié. Tu apprends de toi-même…

Quoi… tout ça pour ça ?

— Euh, oui, bafouilla-t-il. Mais j’ai aussi un prénom, tu sais.

— Pourquoi ?

— Pourquoi… quoi ?

— Pourquoi t’inities-tu à notre art ? Tu as déjà une tare, ça ne te suffit pas ?

— Quoi, toi aussi tu es homophobe ? s’énerva le jeune homme.

— Non ! s’offusqua-t-elle. Je te présente juste la situation selon eux.

Elle pointa du doigt l’équipe de sport, inconsciente au sol.

— Si tu cherches à te faire tuer, tu es bien parti.

— Il faut bien que je me défende !

— Tu ne réussiras jamais à les maîtriser, tu n’es qu’un initié, et sans parrain en plus. Seul un sorcier le pourrait.

— Alors, tu…

Il hésita à poursuivre sa phrase, tellement il était ébahi d’avoir une vraie sorcière en face de lui ! Il l’avait tellement voulu…

 

Katarzyna avait deviné ce qu’il se serait passé si les évènements avaient suivi leur cours, alors elle s’était décidée à lui venir en aide. Après tout, s’il cherchait à devenir un sorcier, et donc s’éloigner de sa misérable condition humaine, c’est qu’il en valait peut-être la peine.

Sa mère aussi avait été une initiée, et c’était la personne la plus douce, gentille et loyale qu’elle avait connue…

Ainsi, elle l’avait longuement examiné, pour savoir exactement ce qu’il en retournait, et il n’avait pas cherché à l’interrompre. Bon point pour lui.

Elle avait alors découvert une immense solitude enfouie au plus profond de lui. Elle l’avait déjà sentie lorsqu’ils étaient en cours, mais pas à ce point là. La chose se devait d’être étudiée : hors de question de se coltiner famille et amis ! De plus, il ne semblait pas avoir de parrain, il était entièrement autonome. Pas surprenant qu’il n’ait pas réussi à se défendre…

Autant de mots échangés avec une autre personne sans que cela n’aboutisse à une mise à mort, c’était une première pour Kasia ! Oui, elle pourrait envisager de lui apprendre à mieux maîtriser la sorcellerie.

— Viens, suis-moi !

Il obtempéra sans rechigner, et tous deux s’approchèrent de leurs camarades inconscients. Lorsqu’elle commença à les bousculer et à les gifler pour les réveiller, il prit peur et recula de quelques pas.

— Tu ne crains rien, je ne vais pas te laisser en pâture à ces charognes !

Il la dévisagea un court instant, l’air circonspect.

— Tu les détestes, eux seulement, ou c’est plus généralisé ?

Il n’obtint pas de réponse. Elle se focalisa à nouveau vers l’équipe de malabars, qui reprenait conscience doucement. Ils eurent tous une réaction que Kasia adorait par-dessus tout : un mouvement de panique.

Elle leur sourit, ils furent terrifiés.

À cet instant précis, elle s’imagina la scène qui pourrait se dérouler devant ses yeux : elle se voyait déjà en train de soulever le grand blond d’une main, les pieds de ce dernier ne touchant plus le sol, et lui briser le cou d’un geste vif. Puis, pour le baraqué, elle lui arracherait sa langue de serpent, et l’étranglerait avec ses tripes. Quant aux autres…

Non, elle freina ses ardeurs, et rangea dans un coin de sa tête cette petite vengeance. Peut-être plus tard.

Si elle se laissait aller maintenant, elle pourrait dire au revoir à la mise à mort du Directeur, et lui comptait plus que tout. Non, personne ne devait savoir pour elle, pas encore.

Alors elle se contenta de se baisser doucement.

— Oblittĕrob* ! murmura-t-elle en les fixant tous, sérieusement. (*Oubliez)

Un léger courant d’air les traversa tous, faisant frissonner son nouveau protégé.

— On s’en va. Il ne faut pas rester là quand ils reprendront leur esprit.

— Mais ils vont en avoir après nous, maintenant ! Et, encore pire, ils reviendront à la charge avec du renfort.

— Mais non, abruti ! s’exaspéra-t-elle. On ne t’apprend pas le latin en cours ? Ils ne se souviendront de rien.

Elle marcha le long du corridor, traversa une salle de jeu, toujours suivie du jeune homme, lorsqu’elle se figea en plein milieu de la pièce.

— Je peux savoir ton nom ? Ça m’évitera de t’appeler la tapette.

— Je m’appelle Zacharie, lui répondit-il avec un large sourire. Je peux savoir le tien ?

— Il ne vaut mieux pas.

— Charmant nom, osa-t-il la taquiner.

Elle s’arrêta à nouveau, et il faillit lui rentrer dedans. Un désagréable frisson se répandit en lui : avait-il été trop loin ?

— Écoute-moi bien, soupira-t-elle. Je ne te connais pas, je ne sais pas si je peux te faire confiance, alors non, tu ne sauras pas mon nom.

— D’accord, dans ce cas je vais t’appeler la sorcière.

— Non ! cria-t-elle brusquement. Personne ne doit savoir que je suis une sorcière, OK ? Pour ton propre intérêt, n’en souffle mot à personne, compris ?

Elle continua sur quelques mètres, puis, derechef, se ravisa.

— Tu peux m’appeler Cathy pour l’instant, je suis enregistrée sous ce nom-là.

Zacharie ne loupait aucune info et savait bien lire entre les lignes.

— Tu as donc une fausse identité, Cathy.

Il poussa un hoquet de peur lorsqu’elle se retourna vers lui, le regard rougeoyant.

— insŭla. Écoute-moi bien, petit malin. Tu gardes tout ce que tu sais pour toi, où ça se finira mal, compris ? Ce que tu as vu tout à l’heure n’est rien comparé à ce dont je suis capable. Je ne t’avertirai qu’une seule fois.

— Je plaisantais, ne t’emballe pas ! Tu crois vraiment que je divulguerais quoi que ce soit à quelqu’un ? À qui, d’abord, hein ? Personne ne me parle dans ce maudit pensionnat !

Kasia s’apaisa d’un seul coup. Elle ressentait très clairement sa haine. Cette dernière n’était pas aussi forte que la sienne, elle en était bien loin d’ailleurs, mais elle était présente, bel et bien, et prenait lentement de l’ampleur. Elle lui sourit.

— Je suis désolée, lui chuchota-t-elle, aussi tendrement qu’elle le pouvait. Tu n’as pas à avoir peur de moi. Je n’ai pas pour habitude de parler à quelqu’un. Si tu le souhaites, je t’apprendrai à mieux maîtriser la magie, et peut-être que je pourrais devenir ta marraine un jour.

Il n’en croyait pas ses yeux, quel revirement de situation !

— Tu ferais ça pour moi ?

Elle lui répondit par un sourire.

— Allez viens avec moi, c’est un grand jour pour toi et tu vas m’aider.

— Pour faire quoi ?

— Porter tes affaires. Tu déménages.

Prologue

 

Il y a vingt-deux ans,

 

 

 

Le calme régnait en maître, en cette nuit sombre et mystérieuse. La nouvelle lune ajoutait à cette obscurité inquiétante.

Seule une femme, qui courait pour sauver sa vie, rompait ce silence morbide. Elle tentait de protéger son bien le plus précieux : sa fille âgée de seulement quatre ans, qui enserrait fermement son cou afin de rester solidement accrochée à sa mère.

Ayant toujours été honnête avec les habitants du village concernant les risques encourus lors de sorts jetés, elle ignorait tout de ce qui avait pu provoquer cette chasse aux sorcières. Mais les gens omettaient bien facilement certains détails lorsque cela les arrangeait.

À présent, elle devait chercher un endroit où se cacher et ainsi préserver l’innocence de sa très jeune fille.

Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi n’ont-ils pas attendu ne serait-ce qu’un jour de plus ? Demain, elle aurait eu cinq ans, et sa destinée aurait été toute tracée.

— Sorcière ! hurla une voix au loin. Tu ne peux pas nous échapper !

En entendant cette voix et ces cris lointains, la panique la submergea de nouveau. Elle pensait les avoir semés, mais les entendre à nouveau confirmait bien qu’ils gagnaient du terrain.

Terrorisée par ce qui l’attendait certainement, elle se concentra, tout en continuant sa course, et demanda à la nature de dresser un mur pour ralentir ses poursuivants. Elle resserra sa prise sur les jambes de sa fille et courut de plus belle. Jamais elle ne nuirait à autrui, ou alors pas intentionnellement. Elle avait, jadis, déjà tué pour se défendre, mais elle se refusait à la moindre chose négative depuis la naissance de son enfant, pour protéger la bonté qui émanait d’elle, innée pour les sorcières.

« Jusqu’à ses cinq ans, pensa-t-elle tristement. Pourquoi n’ont-ils pas attendu ses cinq ans ! »

Elle en était là de ses pensées lorsqu’elle vit, à l’horizon, l’ombre de la vieille cabane de chasse des Perrin, inutilisée depuis que le chef de famille avait succombé à une crise cardiaque.

Ayant pris de l’avance grâce à la nature, elle redoubla d’efforts et s’y engouffra sans être vue. Mais ce ne serait que de courte durée, son intuition le lui criait, et elle ne se trompait jamais. Alors, lasse de fuir, elle créa magiquement une petite trappe au fond de la pièce et posa sa fille sur le sol avec précaution.

— Mama, pourquoi les gens du village nous suivent ? Tu leur as fait du mal ?

— Bien sûr que non, ma chérie, bien sûr que non ! Mais tu sais, parfois les gens sont tellement tristes qu’ils cherchent un coupable à tout prix et rejettent la faute sur lui, est-ce que tu comprends cela ma puce ?

— Pff, non. Mais si tu ne leur as rien fait, ça me va. Tout va s’arranger, c’est toi qui me l’as appris ! répondit la petite fille à sa mère, comme si elle récitait une leçon par cœur.

Sa mère lui sourit, avant de détourner la tête pour cacher les larmes coulant lentement le long de ses joues. Mais la réalité la rattrapa bien vite, déjà elle pouvait à nouveau les entendre.

— Chérie, tu te souviens du sort que je t’ai appris quand on jouait à cache-cache ?

— Oui, mama*, bien sûr, j’ai pas oublié ! se vexa-t-elle. (*Maman, en polonais.)

— C’est très bien, sourit-elle, fièrement. Je veux que tu lances ce sort sur toi dès que mama aura franchi la porte, est-ce que tu m’as comprise ?

— Oui, mama. Quand tu sors, je me rends invisible.

— C’est bien, ma puce. Mais si tu vois quelqu’un d’autre que mama entrer, tu sors par là, d’accord ? lui ordonna-t-elle en lui montrant le mur factice.

La petite, qui commençait à avoir peur, acquiesça tout de même, confiante pour sa mama, qui était la plus puissante et la plus gentille des sorcières à ses yeux.

« Donc personne ne peut vouloir de mal de ma mama, car elle est trop gentille pour mériter du mal des gens ! » pensa-t-elle.

Les pas s’arrêtèrent devant l’entrée de la cabane.

— Tu crois qu’elle est là-dedans ? questionna l’un d’entre eux à un de ses acolytes.

— Regarde au sol, chuchota-t-il pour toute réponse.

Des rires résonnèrent dans le calme de la forêt. Intriguée, elle regarda ses chaussures… pleines de boue.

« Bon sang ! Je n’avais pas pensé à ça ! »

— Hey, maudite sorcière, sors de là ! On sait que tu te caches !

— Pauvre Perrin, il doit se retourner dans sa tombe, murmura un autre.

La petite fille se mit à pleurer en entendant ses paroles.

— Mmm…mama, dis-moi que tu n’es ppp…pas maudite ! bredouilla-t-elle en sanglotant.

— Mais non, ma chérie, mama n’est pas maudite. Mais le monsieur est en colère, alors mama va sortir pour le calmer, d’accord ?

— D’accord, renifla la petite.

Elle se releva et fit face à la porte, avant de se raviser.

— N’oublie pas ce que mama t’a dit tout à l’heure, compris ?

— Oui ! Je me rends invisible, et si un monsieur entre, je sors par là, récita fièrement l’enfant en montrant le passage magique.

— Je suis si fière de toi, ma fille ! Surtout, n’oublie pas tout ce que mama t’a appris, d’accord ? Tu es une gentille petite fille, et tu dois rester une gentille petite fille, pour mama !

Elle lui sourit tendrement en déposant un baiser sur son front.

— Hey, traîtresse ! Si tu ne sors pas tout de suite, on brûle cette baraque !

La petite fille pleura de plus belle, et sa mère se leva, pour de bon cette fois-ci.

— Mama va aller calmer le monsieur, lui annonça-t-elle, un faible sourire ornant ses lèvres.

Sa fille lui sourit en retour, de la même manière, et elle eut un pincement au cœur, car elle savait ce qui l’attendait une fois le seuil franchi. Mais elle devait faire ce qui était nécessaire pour sauver son enfant, c’était ce qui lui importait le plus en ce moment même.

Alors, elle actionna la poignée de porte et sortit pour faire face aux villageois.

Tous les membres du conseil, y compris le maire de la ville, étaient présents. Cela dit, ce qui lui fit le plus mal fut de constater la présence du mari de sa meilleure amie. Elle qui avait cru en leur amitié voyait s’envoler les morceaux brisés de son cœur.

Il s’avança vers elle, et durant de longues secondes resta immobile à l’observer. Puis il rompit le silence, lui coupant la parole par la même occasion.

— Cédric ? Commença Agnieszka. Mais que…

— Jennifer est morte ! lança-t-il froidement.

En entendant cette annonce, elle fondit en larmes, sans pouvoir se retenir. Alors sa meilleure amie était morte ? Était-ce donc pour cela que tous l’avaient poursuivie jusqu’ici ?

Il la gifla avec toute la puissance dont il était capable, la douleur de la perte décuplant ses forces.

— Je t’interdis d’insulter plus encore sa mémoire et de la pleurer, sale sorcière ! Tu les as tuées, tu les as toutes tuées !

— Les ?

Ce fut tout ce qu’elle put répondre, la surprise l’ayant momentanément laissée sans voix. Elle essuya le sang qui coulait de sa lèvre inférieure.

— Toutes les femmes enceintes du village, ainsi que celles de plus de quarante ans, sont mortes en moins de douze heures ! Ceci ne peut être que l’œuvre du diable, ceci ne peut venir que de toi, suppôt de Satan !

— Vous faites erreur, je n’y suis pour…

— Tais-toi ! hurla-t-il en la giflant à nouveau pour la faire taire.

Elle en tomba au sol.

Puis il se tourna vers ses confrères, restés en arrière.

— Saisissez-vous d’elle.

Agnieszka se débattit autant qu’elle le put, mais elle n’était pas de taille face à ses futurs bourreaux. Lorsqu’elle ouvrit la bouche pour lancer un sortilège et s’échapper, un troisième individu la lui scotcha sans ménagement.

 

Kasia, apeurée par tout ce qu’elle avait entendu, désobéit à sa mère et sortit par la trappe magique avant même que quelqu’un n’entre. Elle s’était tout de même rendue invisible, mais elle voulait voir sa maman. Elle ne voulait pas qu’on lui fasse du mal.

Sans faire de bruit, elle longea le mur de la cabane et se rapprocha pour voir la scène. Une vision d’horreur s’offrit alors à elle…

Voir sa mère battue et liée à un immense arbre la fit hoqueter de frayeur. Elle mit alors ses deux petites mains devant sa bouche pour ne pas faire de bruit et resta cachée là, appuyée sur le coin du mur.

Les liens avec lesquels on l’avait attachée étaient beaucoup trop serrés pour qu’elle puisse s’en défaire ; et de toute façon, même si elle y était parvenue, il y avait beaucoup trop de monde pour espérer s’échapper. Or, elle n’aurait pu courir loin d’ici en laissant sa fille derrière elle.

Katarzyna. Un sentiment de terreur s’affichait sans peine sur son visage alors que son regard dévia vers un point loin derrière son agresseur.

Cédric, qui pointait un couteau vers la poitrine de la sorcière, stoppa son geste.

— Tu n’es pas venue ici seule, n’est-ce pas ? la questionna-t-il en la débâillonnant pour un court instant. Où est donc la petite Kasia ?

— Tu ne l’auras jamais ! hurla-t-elle, toute peur s’étant envolée au profit de la colère d’une mère en détresse.

Un ricanement diabolique résonna dans le calme nocturne de la forêt. L’enfant frissonna, de peur et de froid. Mais elle avait promis à sa maman. Donc, aussi courageuse qu’elle pouvait l’être, elle resta cachée et ne dit rien.

— Patrick, va regarder à l’intérieur !

La mère retint son souffle et poussa un soupir de soulagement lorsqu’il en ressortit bredouille.

« Grzeczna dziewczynką, mama jest ciebie dumna* », insinua-t-elle dans la tête de sa fille. (*Gentille petite fille, maman est fière de toi)

« Obiecaj mi, że zostaniesz ukryta. Dopóki się nie zblirzyś więcej do mama, to nie mogą cie usłyszyć.* » continua-t-elle, d’une voix tendre qui se voulait rassurante. (*Je veux que tu me promettes de rester cachée. Tant que tu ne t’approches pas plus de maman, ils ne peuvent pas t’entendre.)

La petite fille, en partie apaisée, retira ses petites mains de sa bouche.

Eh oui, la sorcière était mère avant toute chose : elle n’aurait pas laissé son enfant derrière sans un minimum de protection.

Avant de sortir de la cabane, elle avait eu le temps de jeter un dernier sort, en silence. Personne ne pouvait entendre sa fille tant qu’il y avait au moins cinq mètres entre elles deux. Qu’elle hurle, qu’elle pleure ou qu’elle renifle, rien ne serait perçu. Elle serait saine et sauve, quoi qu’il puisse lui arriver.

Elle espérait juste, au plus profond d’elle-même, que rien n’enlèverait la bonté qui était en elle jusqu’à ses cinq ans, jusqu’à demain…

Au vu du désintérêt total que lui portait la sorcière, la colère de Cédric redoubla d’intensité et il cisailla profondément la peau de son ancienne amie, sectionnant deux côtes au passage. La sorcière hurla de douleur.

Mais il ne voulait pas en finir aussi vite. Pour toutes les femmes mortes en ce jour, pour toutes les futures mères, décédées avant même d’avoir goûté à toutes les joies de la vie. Pour ces dizaines de personnes, il voulait la faire souffrir et non la tuer rapidement.

Alors il appuya fermement sur la plaie qui saignait abondamment, afin de réduire le flux. La sorcière afficha un air de surprise, une lueur d’espoir naissant dans ses pupilles. Cédric répondit à cela avec un rictus machiavélique, faisant s’envoler toutes traces d’espoir.

Il se pencha vers elle, prit sa main dans la sienne et lui brisa les doigts, un à un, prenant tout son temps. Des rires puissants résonnaient derrière lui, couvrant avec peine les hurlements de souffrance étouffés par le scotch. 

Un autre homme s’avança, muni d’une batte de baseball, et posa sa main sur l’épaule de Cédric pour qu’il s’écarte. Alors l’homme regarda la sorcière, droit dans les yeux.

— Ça, c’est cadeau, chérie ! lui sourit-il. Puis rajouta, son sourire effacé : c’est pour ma femme !

Et il frappa sa jambe droite si fort, qu’on entendit le craquement de ses os plusieurs mètres derrière, la sorcière criant sa douleur, au bord de l’évanouissement. Un autre fit subir la même chose à sa jambe gauche.

— Pour ma mère et ma femme ! entendit-elle, à demi-inconsciente.

Elle sentait sa fin proche, elle ne tiendrait pas deux minutes de plus. Toutes ces personnes présentes autour d’elle, tous ceux qu’elle avait considérés comme des amis, des voisins, tous se repaissaient de sa souffrance. Puis, pendant un dernier instant de lucidité, elle vit Cédric se repositionner face à elle, lentement, sa main appuyant toujours sur la plaie de sa poitrine. Il lui apportait le coup de grâce ; cela la soulagea presque.

— Pour Jennifer. Pour Catherine. Pour toutes celles à qui tu as ôté la vie. Va rejoindre ton maître et prie-lui bien le bonjour de notre part !

Lentement, il glissa ses doigts à l’intérieur de l’entaille, la faisant hurler de plus belle.

« Bąć silna, moja córka, kocham cię* » eut-elle le temps de murmurer dans les pensées de Kasia. (*Sois forte, ma fille. Je t’aime.)

— Tu sais maintenant ce que nous ferons à ta fille, une fois que nous la trouverons !

Puis Cédric atteignit son cœur et l’empoigna. Sa victime se figea, le regard vide. Il tira alors de toutes ses forces, extirpant son cœur hors de la cage thoracique.

Katarzyna cria aussi fort que sa petite taille le pouvait, les larmes ruisselant sur les joues. Elle voulut courir vers sa mère, la serrer dans ses bras une dernière fois, mais s’arrêta net alors qu’elle n’avait fait qu’un pas : si elle s’approchait plus, ils l’entendraient. Non, elle ne voulait pas décevoir sa mère.

Les derniers mots de cette dernière tournaient en boucle dans sa tête, occultant tout ce qui avait été dit auparavant.

« Bąć silna, moja córka, kocham cię.»

La petite sorcière avait regardé le funeste spectacle de ses voisins et de tonton Cédric, torturant sa maman, la tuant et la brûlant, avant de quitter la forêt sans se retourner.

Elle ne pleurait plus, ne criait plus, elle était juste assise dans un coin de cette petite cabane en bois, genoux repliés sur elle-même, son corps balançant au rythme de sa respiration. Elle ne pensait plus, non plus ; seuls les derniers mots de sa mère résonnaient dans sa tête. « Sois forte, ma fille. Je t’aime ».

Les heures défilèrent ainsi, sans que Katarzyna ne s’en aperçoive…

Puis, alors que le jour était maintenant levé depuis quelques heures, le ciel s’obscurcit soudainement et le tonnerre gronda.

La petite Katarzyna sortit de sa torpeur, une colère assombrissant ses traits d’enfant innocent, et sortit de son abri pour voir ce qu’il se passait. Le ciel bleu cédait du terrain face au terrible orage qui avançait dans sa direction. En moins de cinq minutes, il fut au-dessus d’elle.

Brusquement, Katarzyna, restant debout comme figée, fut prise de spasmes incontrôlables qui durèrent une minute entière, puis ils stoppèrent, aussi vite qu’ils étaient venus. Elle leva la tête et fixa le ciel, sa colère redoublée. Et elle hurla de douleur lorsqu’elle fut foudroyée à cinq reprises. Elle en tomba inconsciente sur le sol…

À son réveil, le ciel bleu était de retour et il n’y avait plus aucune trace de cet orage. Se remémorant ses souvenirs de la veille, elle réalisa qu’elle avait maintenant cinq ans et que sa voie était toute tracée.

En se relevant, on pouvait voir qu’une haine pure avait remplacé sa colère d’il y a quelques heures.

Oh oui, elle se souviendrait à jamais de cette fameuse nuit où ses voisins, amis et familles avaient assassiné sa mère. Elle n’oublierait pas non plus les derniers mots de cette dernière.

Sa mère voulait qu’elle soit forte, qu’elle survive.

Alors elle allait être la plus forte, la plus puissante. Et elle allait le leur faire payer…

© 2018 by Delphine wysocki. created with Wix.com

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